Prenez la description du point Zhèng zōng 正宗 (77.02) telle qu’elle circule aujourd’hui.
Localisation 部位 — édition de 1973
« À 2 cun au-dessus du point Zhèng jīn 正筋, au centre du tendon d’Achille. »
在正筋穴上二寸處
Une mesure, un lieu, rien à décider.
Ouvrez maintenant l’édition de 1968. Le même point y est décrit deux fois, et aucune des deux descriptions ne donne cette mesure.
Zhèng zōng 正宗 (77.02) Le deuxième point de la zone Zhèng, au centre du tendon d’Achille — décrit par un intervalle en 1968, par une mesure unique en 1973.Deux textes, une amplitude
Dans la rubrique Localisation 部位, l’édition de 1968 écrit :
Localisation 部位 — édition de 1968
« Au centre du tendon d’Achille, à une distance de 5 cun environ de la plante du pied. »
在足後跟筋中央上,距足底五寸許
Le caractère 許 fait le travail : environ, approximativement. Il ne se glisse pas là par négligence, il indique une tolérance.
Et dans la rubrique Sélection du point 取穴, le même texte de 1968 précise :
Sélection du point 取穴 — édition de 1968
« Le point est situé à une distance comprise entre 1,5 et 3 cun du point Zhèng jīn 正筋. »
距正筋穴一寸五分至三寸處是穴
Une amplitude de 1,5 cun. Pas une imprécision de rédaction : une plage annoncée, avec une borne basse et une borne haute. Le lecteur de 1968 n’était pas censé mesurer, il était censé chercher — à l’intérieur de cette plage.
L’édition de 1973 ramène tout cela à « 2 cun au-dessus du point Zhèng jīn 正筋 ». La valeur tombe au milieu de l’intervalle. Ce n’est pas une correction, c’est un choix : le point a remplacé la zone.
Le mot qui a disparu ensuite
La même érosion se lit dans les précautions du point, et elle est plus discrète encore.
Précautions 注意 — édition de 1973
« Les deux points Zhèng jīn 正筋 et Zhèng zōng 正宗 s’utilisent en association. »
正筋,正宗兩穴相配用針
Précautions 注意 — édition de 1968
« Les deux points Zhèng jīn 正筋 et Zhèng zōng 正宗 se puncturent à la suite, simultanément. »
正宗兩穴連帶同時下針
Ce n’est pas un cas isolé
Regardez la construction des trois premiers points de la zone Zhèng, en remontant le tendon d’Achille depuis la plante du pied.
| Zhèng jīn 正筋 (77.01) | Zhèng zōng 正宗 (77.02) | Zhèng shì 正士 (77.03) | |
|---|---|---|---|
| Édition de 1968 | 3,5 cun au-dessus de la plante du pied | 5 cun environ au-dessus de la plante du pied | 7 cun environ au-dessus de la plante du pied |
| Sélection, 1968 | idem localisation | entre 1,5 et 3 cun au-dessus de Zhèng jīn | idem localisation |
| Édition de 1973 | identique | 2 cun au-dessus de Zhèng jīn | 2 cun au-dessus de Zhèng zōng |
| Repère, 1973 | la plante du pied | le point précédent | le point précédent |
En 1973 : trois points, deux intervalles réguliers, une seule ligne anatomique. Chacun défini par rapport au précédent, aucun par rapport à un repère indépendant.

Or le texte de 1968 nous ramène à un principe essentiel. Comme souvent en acupuncture Tung, ce qu’il nous faut comprendre ici, c’est qu’il s’agit d’une zone anatomique — un segment du corps que l’on peut appréhender comme un seul. Le nom commun des trois points corrobore d’ailleurs cette idée.
Ce que nous coûte la précision
Le mouvement est parfaitement compréhensible. En 1973 paraît « Étude des points extraordinaires des canaux réguliers de l’acupuncture-moxibustion de la famille Tung » 董氏針灸正經奇穴學 (Dǒng shì zhēn jiǔ zhèng jīng qí xué xué). C’est la publication publique de l’ouvrage de Tung Ching-chang 董景昌 (Dǒng Jǐngchāng), et c’est aujourd’hui le texte de référence : tout tient sur lui. On peut supposer que le besoin de standardiser la nomenclature s’y est imposé de lui-même.
Il faut y ajouter une pression qui n’est pas seulement éditoriale. Une localisation donnée sous forme d’intervalle a l’apparence du flou, donc du peu rigoureux, donc du peu scientifique — et nous sommes en droit de penser que c’est précisément ce reproche que Tung Ching-chang 董景昌 cherchait à éviter. La systématisation était un service rendu à la diffusion, mais elle a occulté l’un des aspects les plus précieux de la pratique clinique.
Un praticien qui lit « 2 cun au-dessus de Zhèng jīn 正筋 » reçoit une consigne d’exécution. Celui qui lit « entre 1,5 et 3 cun » se voit confier une consigne d’examen : c’est à lui de trouver où, dans cet intervalle, il va piquer.
C’est exactement ce que Tung Ching-chang 董景昌 demande ailleurs — l’observation du teint, des veinules, de la couleur de la peau avant la puncture. Les localisations en apparence approximatives de 1968 ne sont pas le résidu d’une époque imprécise. Elles sont la trace matérielle d’une acupuncture dynamique, vivante de ses observations.
Ce que cela change pour un praticien
Rien, si l’on cherche la localisation d’un point. Beaucoup, si l’on cherche à comprendre l’essence d’un système.
J’ai pris le parti d’enseigner l’acupuncture Tung au travers de notions, plutôt que de rester confiné à une vision restrictive, trop théorique et trop nomenclaturale. L’acupuncture Tung est une acupuncture de zone, vivante, et elle s’ouvre à tous ceux qui se proposent de comprendre plutôt que d’apprendre.
Mon approche de l’acupuncture Tung ne consiste pas à ajouter une interprétation aux textes. Elle consiste à indiquer, modestement, ce que les textes eux-mêmes laissent voir dès qu’on se met à leur écoute et qu’on les compare.
Pour aller plus loin
La fiche complète de Zhèng zōng 正宗 (77.02) donne la localisation, le Shénjīng 神經, les indications classées et les sources comparées.
Les points du groupe Sì huā 四花 disent la même chose, plus explicitement encore : le texte y demande de chercher une veinule, une teinte plus sombre, avant de décider où piquer. Le point n’y est pas une mesure, c’est une zone vivante à observer. Ce sera le sujet du prochain article.
Les traductions citées sont issues de la traduction française des textes de 1968, 1972 et 1973 de Tung Ching-chang 董景昌, établie dans la lignée du Dr Hu Wen-chih 胡文智.




